Par Rénald Fortier
Jouer la carte de la conception intégrée - Photo : CFDD

L’adhésion à la conception intégrée est appelée à s’accélérer dans le créneau du bâtiment durable au Québec, tout comme le recours au BIM dans la même foulée.

La Tohu et la Maison du développement durable, à Montréal ; le 150 des Commandeurs du Mouvement Desjardins à Lévis ; le pavillon horticole écoresponsable de l’Institut de technologie agroalimentaire, à Sainte-Hyacinthe… Ce sont là quelques exemples de bâtiments durables haute performance qui ont vu le jour au Québec, au fil des dernières années, et qui ont aussi notamment pour dénominateur commun d’être issus d’un processus de conception intégrée (PCI). Et ce n’est pas une coïncidence.

C’est que l’intégration de stratégies durables permettant d’ajouter de la valeur à un projet appelle invariablement le recours au PCI. Un véritable processus de conception intégrée, faut-il le préciser, et non pas seulement une démarche s’appuyant sur la collaboration dans le seul but d’optimiser des solutions. Parce que l’optimisation d’une mauvaise idée, et c’est une évidence, ne contribuera en rien à la réussite d’un projet en bout de ligne.

Normand Hudon

« Lorsque l’on veut réduire l’impact environnemental d’un bâtiment, on met de la pression sur le projet en introduisant des contraintes additionnelles à sa réalisation, observe Normand Hudon, associé de Coarchitecture. Alors plus le niveau de complexité augmente, plus il faut que l’expertise soit relevée à la conception. Et pour mettre à profit cette expertise-là, il faut mener un PCI, parce qu’il va permettre de faire participer tous les experts au processus de conception pour influencer les décisions. »

Pour cet architecte québécoise, qui est aussi formateur au Centre de formation en développement durable (CFDD) de l’Université Laval, il faut donc nécessairement mener un processus qui permettra à l’équipe de conception d’être créative dans la recherche et le développement des meilleures idées avant de penser à leur optimisation. Tout comme il importe que l’équipe réunie en PCI ne soit pas menottée par un programme trop directif ne laissant pas de place à l’exploration et à la découverte de solutions porteuses de succès.

Aller au-delà d’un programme

En fait, le PCI enjoint aux concepteurs d’aller au-delà d’un programme, qui est une interprétation normative des besoins d’un client, une photo sur des besoins spécifiques à un moment donné. Il importe donc idéalement de le porter dans le temps de façon à ce que le bâtiment puisse supporter durant tout son cycle de vie les besoins du client, par exemple une croissance, dans une perspective de long terme.

André Roy

« Le donneur d’ouvrage doit laisser l’opportunité aux professionnels de faire montre de créativité, de lui présenter certaines solutions qui débordent du cadre défini par le programme, indique André Roy, lui aussi formateur au CFDD. Il faut qu’il soit évolutif puisque que les choses changent parfois très rapidement en fonction de l’évolution d’une organisation. »

Spécialiste de la gestion de la construction maintenant à la retraite – il était directeur de projets pour les immobilisations chez Desjardins jusqu’en 2014, il est d’avis que le PCI déborde largement l’engagement des professionnels de la construction. Et que le processus doit impliquer l’ensemble des acteurs pouvant être concernés par la conception d’un projet, du client en passant par des représentants externes comme ceux de la municipalité.

À ses yeux, tous ont un rôle à jouer, une contribution apporter. Chaque rôle est important, tout comme chaque intervention doit être faite au bon moment pour amener de la valeur au projet. Évidemment, le donneur d’ouvrage doit avoir une vision claire de ce qu’il veut dès le départ, en plus de voir à agir comme un rassembleur pour s’assurer de l’adhésion de l’équipe face au projet.

« Toujours de mon point de vue de donneur d’ouvrage, ajoute André Roy, il est primordial que le client veille à partager l’information au moment opportun, non pas seulement la communiquer quand ça lui tente. Il doit aussi se montrer flexible pour être en mesure de saisir des opportunités inattendues qui émergent du processus de conception. Parce que c’est lui, qui ultimement, peut décider lorsque vient le temps de trancher sur certains aspects techniques du projet. »

Normand Hudon est bien d’accord. Pour lui, on peut commencer à parler de conception intégrée à partir du moment où le client est présent autour de la table. Car il pourra alors contribuer à l’élaboration des solutions, tout en étant bien conscient de leurs tenants et aboutissants au moment d’arrêter des décisions.

Il est important aussi d’établir dès le départ une vision pour le projet, de ce qui en fera le succès, puis de déterminer les enjeux. « S’il faut faire participer le client, précise l’architecte, il en va de même avec les experts de différentes disciplines qui sont réunis autour du processus. Avec un énoncé de vision, tu vas pouvoir émettre une idée et chacun sera apte à la commenter en fonction de son bagage d’expertise et d’expérience. L’un pourra avancer par exemple que ce serait une bonne idée parce qu’il y aurait une synergie avec sa discipline qui permettrait d’augmenter la performance du bâtiment et de réduire les coûts. »

Créer une équation humaine

Marie-Andrée Roy

Il reste qu’au-delà des conditions qui doivent prévaloir pour mener à bien un PCI, il n’existe cependant pas de marche à suivre déjà toute tracée à l’avance. « Il n’y a pas vraiment de recette universelle pour faire de la conception intégrée. Il faut trouver la bonne formulation pour chaque projet, car il amène des réflexions qui lui sont propres, dit Marie-Andrée Roy, directrice du CFDD. Le PCI, c’est une équation humaine qu’il faut arriver à créer avec des experts qui ont chacun une connaissance approfondie dans leur discipline. Et, ultimement, il faut en arriver à ce que ce soit la réussite du projet qui guide toute la démarche. »

Ce n’est pas l’ingénieur Martin Roy qui va la contredire. « La conception intégrée, dit cet autre formateur du CFDD, c’est plus un état d’être qu’une façon de faire. En PCI, il faut des experts qui sont capables de résoudre des problèmes à tous les niveaux. Plus un problème va être complexe, plus il va y avoir de gens autour de la table. Et là, il va falloir le diviser en paquets de petits problèmes et voir à trouver une solution pour chacun d’entre eux. »

Martin Roy

Pour y arriver, le président de la société de génie-conseil Martin Roy et associés indique qu’il importe que tous les intervenants amènent leur contribution, ce qui signifie que chacun doit laisser ses craintes vis-à-vis des autres derrière lui, tout comme son égo.

« Autrement, indique-t-il, le processus ne mènera nulle part, rien va ressortir. Pour que ça fonctionne, il est nécessaire que les acteurs engagés dans le PCI soient prêts à mettre leur expertise respective en synergie avec celles des autres, en plus d’être ouverts à partager l’information et les risques aussi. C’est pour ça que le client doit nécessairement être assis à la table, parce que sinon il va se retrouver avec des solutions sans savoir pourquoi et il ne pourra pas prendre de décision éclairée. »

Aiguiser ses réflexes collaboratifs

La conception intégrée, on le voit, amène les différents acteurs de l’industrie à sortir des sentiers battus et de leur zone de confort à l’intérieur d’un processus qui doit mener à la recherche des meilleures solutions, souvent innovantes. Et plus que jamais aujourd’hui, ils ont tout intérêt à bien aiguiser leurs réflexes collaboratifs, car le recours au PCI est appelé à s’accélérer à plus ou moins brève échéance en sol québécois.

D’autant plus que la Société québécoise des infrastructures (SQI) entend contribuer activement au déploiement de la construction intégrée en sol québécois et, dans une même foulée, à l’implantation du BIM (Building Information Modeling). Comme elle avait entrepris de le faire il y a plus de 10 ans avec la certification LEED.

Nathalie Rhéaume

C’est ainsi qu’elle est déjà résolument engagée dans une démarche qui se traduira par l’introduction de nouvelles exigences dans ses appels d’offres à l’égard du recours à la conception intégrée et à la modélisation des données du bâtiment. Une implantation qui sera progressive pour donner le temps aux parties prenantes de faire leur nécessaire apprentissage.

« Nous voulons donner une impulsion au PCI et au BIM, deux approches qui se rejoignent et s’accompagnent de bénéfices certains, indique Nathalie Rhéaume, directrice, Direction générale de l’expertise technique et de l’estimation à la SQI. Nous nous sommes donné une vision, nous avons établi notre feuille de route et nous entreprenons l’intégration dans nos projets. »

Jean-François Lapointe - Photo de EG

Comme pour la SQI, le PCI et le BIM vont de pair pour Jean-François Lapointe, conseiller en développement et en formation BIM/CDAO au Cégep de Limoilou – établissement québécois qui offre le programme d’éducation BIM (PeBIM), de concert avec le Cégep du Vieux-Montréal. « Le BIM est un outil au service de la conception intégrée, précise-t-il, parce qu’il facilite la communication par le visuel et les données qui peuvent être rapidement comparées pour aider à la prise de décision. L’objectif, c’est produire un meilleur bâtiment, à moindre coût et en moins de temps possible. »

Éliminer les silos

La modélisation, rappelle-t-il, c’est un processus qui utilise des outils informatiques, donc des logiciels, pour faciliter la communication à travers une réplique numérique d’un bâtiment. « Le BIM, c’est 10 à 20 % technologie et 80 à 90 % sociologie. C’est donc un changement de fonctionnement entre les individus au niveau des processus dans le travail ; un changement qui bouleverse les façons de faire, parce qu’on élimine les silos pour amener une intégration des équipes.

« Les technologies permettent aux intervenants de communiquer plus facilement et d’avoir de l’information à laquelle auparavant ils n’avaient pas accès, explique l’expert du Cégep Limoilou. Donc, ce qui veut dire que ces informations auxquelles ils ont désormais accès, il faut qu’elles soient traités, ce qui fait qu’il doit y avoir des échanges beaucoup plus rapprochés entre les individus. »

Jouer la carte de la conception intégrée - Photo de CFDD

Comme le PCI, soulignons-le, le BIM interpelle tous les acteurs engagés dans une phase de conception : architectes, ingénieurs, entrepreneurs, donneurs. Bref, tous ceux qui sont dans la chaîne de production, incluant les manufacturiers.

Selon Jean-François Lapointe, la tendance qui se dessine à l’égard de l’utilisation du BIM au Québec est irréversible. « Tous les gens qui sont passés au BIM et qui sont confortables, qui ont fait quelques projets, ne reviendraient plus en arrière, dit-il. Parce que le BIM s’accompagne de bénéfices sur le plan de la cohésion d’équipe et la dynamique d’environnement de travail.

« La collaboration que requiert ce processus amène un environnement de travail beaucoup plus agréable et constructif. On va avoir 10, 12 ou 15 experts qui vont discuter autour d’une maquette numérique projetée sur un écran et qui vont essayer de trouver des solutions pour le bâtiment qui est en face d’eux, plutôt que d’être assis autour de la table à essayer de se prendre en défaut. »

Aux yeux de Martin Roy, il est clair que le recours à la modélisation est important en conception intégrée puisqu’il permet d’avoir un langage commun entre le client, l’architecte, l’ingénieur et les autres intervenants engagés dans le processus. « Le modèle permet de convertir des langages et c’est important, observe-t-il, parce qu’on peut voir des résultats énergétiques, des résultats en confort, des résultats en éclairage naturel. Et on peut alors prendre de meilleures décisions. »

Développer ses habiletés

Le CFDD de l’Université Laval a offert 14 modules de formation au cours des deux dernières années, dont neuf fois son module 1 La conception intégrée : un incontournable pour bâtir durable.

Cette formation, qui a rallié au total près de 130 participants, vise à aider les professionnels à mieux comprendre les enjeux du développement durable et les impacts du bâtiment en fonction de son cycle de vie, des tendances dans le domaine du bâtiment durable ainsi que les principes et avantages du processus de conception intégrée pour bâtir durable.

« Nous percevons un engouement pour la conception intégrée de la part des professionnels du milieu du bâtiment, indique Marie-Andrée Roy, directrice du CFDD. Et ils ont tout à gagner à développer des habiletés vis-à-vis du PCI, à pratiquer et à acquérir des connaissances liées à ça. »

Elle note que l’idée n’est pas de leur donner une recette, puisque chaque projet amène ses réflexions, mais plutôt de leur faire prendre conscience du rôle qu’ils ont à jouer et comment ils peuvent assumer un leadership lié à leur expertise.

 

BIM : quatre conseils

Jean-François Lapointe, du Cégep Limoilou, formule les quatre conseils pour bien s’approprier l’approche BIM :

Compréhension : « Il faut nécessairement comprendre le processus et connaître les outils utiles pour la phase de conception intégrée. Parce que ça va permettre de prendre des décisions éclairées sur le plan de l’acquisition des technologies. »

Appropriation : « Il importe de faire une utilisation graduelle des outils, d’éviter de tout utiliser trop vite. Les petites bouchées dans le monde du BIM, c’est important, parce qu’on peut rapidement s’y perdre. Il faut prendre le temps de bien se les approprier. »

Soutien : « Il faut s’entourer d’experts en technologies BIM, ne pas hésiter à faire affaire avec des consultants, des firmes qui sont spécialisées dans ces technologies et d’investir dans la formation de l’équipe. Pour tirer le meilleur de la technologie, il faut d’abord être capable de s’en servir. »

Apprentissage : « Comme le BIM change la façon de travailler, la courbe d’apprentissage est importante. Il faut prendre le temps de faire ses classes. »

 

BIM : les outils

De nombreux outils technologiques sont utilisés pour faciliter la communication à travers une réplique numérique d’un bâtiment. Ils se répartissent ainsi par grandes familles : conception préliminaires (ceux qui vont être utilisés principalement en mode PCI) ; création ; analyse (analyses énergétiques, simulations…) ; gestion de dessin ; gestion de la construction ; révision ; collaboration et communications ; et exploitation immobilière.

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