Rencontre avec Edward Mazria - Photo: Jamey Stillings

Regard sur le passé, le présent et le futur d’Architecture 2030, cette organisation internationale entièrement dédiée à la réduction des gaz à effet de serre issus du cadre bâti.

Par Marie-Ève Sirois*

Edward Mazria cumule 40 ans de carrière comme architecte, auteur et enseignant. En 2002 il a fondé Architecture 2030 pour amorcer une approche constructive autour de la crise sur les changements climatiques. La mission de cette organisation, aujourd’hui connue dans plus de 75 pays : contribuer à une transformation rapide de l’environnement bâti, de façon à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) qui y sont associées. 

L’organisation Architecture 2030 est bien connue pour le Challenge 2030, qu’elle a lancé en 2006. Le succès de ce projet a contribué à mieux la faire connaître, de même que sa mission. Plus récemment, en 2014, elle publiait le rapport Roadmap to Zero Emissions, qui a notamment été présenté au Climate Change Expert Group (CCXG), une division de l’OCDE à Paris. 

En 2013, c’était au tour des Districts 2030 de faire leur apparition, en combinaison avec la plateforme en ligne Palette 2030. Bref, Architecture 2030 a le vent dans les voiles et maintenant que les premiers défis ont été adoptés par plusieurs, elle travaille à faire en sorte que les changements souhaités s’opèrent à vitesse grand V. Son fondateur s’est entretenu avec Voir vert

Comment l’organisation est-elle née ?

J’ai travaillé sur les designs passifs durant toute ma carrière, que ce soit comme architecte, propriétaire ou comme auteur. En 1979, lorsque j’ai écrit le livre The Passive Solar Energy Book, je trouvais que notre façon de concevoir les bâtiments était complètement déconnectée de la nature. En fait, je percevais les bâtiments comme des systèmes inefficaces et énergivores.

Lorsque le problème des changements climatiques a surgi vers le début des années 2000, j’ai découvert que plus de la moitié des émissions des GES étaient liées au secteur du bâtiment. J’ai alors pris conscience de la grande responsabilité que portaient les professionnels [architectes, ingénieurs et aménagistes]. Puis, j’y ai vu d’énormes opportunités.

Le Challenge 2030, qui demande à ce que les bâtiments neufs et rénovés soient soumis à des critères de performance environnementale élevés et qu’ils soient carboneutres d’ici 15 ans, est au cœur d’Architecture 2030. Cela dit, au fil des années, nous avons développé de nouveaux programmes et outils pour alimenter la transformation du cadre bâti. 

Quels ont été les éléments fondateurs du Challenge 2030 ?

Lorsque nous avons réalisé l’impact potentiel du travail des professionnels sur la réduction des émissions de GES, nous étions motivés à contribuer. À mon avis, dès aujourd’hui, notre façon de planifier et de concevoir un bâtiment pourrait faire la différence entre un scénario de changement climatique gérable ou catastrophique.

L’atteinte de la carboneutralité est en soi un défi qui se déroule en deux phases. La première étape consiste à concevoir et intégrer des stratégies passives et durables à faible coût. Il faut par exemple s’attarder sur les éléments suivants : l’orientation, les propriétés du verre, l’éclairage naturel, le chauffage solaire passif, les stratégies de refroidissement passives et les matériaux et systèmes. Le simple fait de se pencher sur ces éléments permet de réduire de façon rigoureuse la consommation d’un bâtiment. En fait, cela retranche 70 à 80 % de l’empreinte carbone à éliminer.

La seconde étape vers la carboneutralité consiste à développer une stratégie exempte de combustibles fossiles, basée sur les énergies renouvelables de préférence in situ

Quels ont été les effets du Challenge 2030 dans l’industrie jusqu’à présent ?

Le Challenge 2030 a été adopté et il est en voie d’être réalisé par 80 % des 10 plus grandes firmes d’architecture/ingénierie/aménagement aux États-Unis. Même que parmi les 20 plus importantes firmes, ce sont 70 % d’entre elles qui ont pris part au défi. Sans compter que d’autres organisations tels l’AIA, l’ASHRAE, le US Conference of Mayors, le gouvernement fédéral ainsi que des organisations régionales et locales ont adhéré au Challenge 2030. Au Canada, ce sont l’Institut royal d’architecture du Canada, l’Association des architectes de l’Ontario et la Ville de Vancouver qui ont joint les rangs.

Depuis 2006, le paysage du bâtiment à faible impact carbone s’est transformé. Bâtir selon des critères de durabilité et de performance environnementale est devenu une approche standard. Les bâtiments énergie net zéro sont passés du stade de prototype à celui du choix commun, notamment en Californie. Là, tous les bâtiments résidentiels devront être énergie net zéro d’ici 2020. Les bâtiments commerciaux auront quant à eux jusqu’à 2030 pour se conformer. Bien sûr, ces améliorations ne sont pas uniquement attribuables au Challenge 2030, mais nous croyons que ce dernier a attiré l’attention sur le problème, en plus de suggérer les changements nécessaires. 

Êtes-vous satisfait des avancées de la dernière décennie ?

L’environnement bâti est en pleine transformation. Atteindre la carboneutralité d’ici 2030 est maintenant un objectif réaliste plutôt qu’idéologique.

Mais nous devons faire plus. Les scientifiques ont été clairs : pour conserver une hausse des températures sous la barre des 2 °C, nous devons éliminer toutes les émissions de GES provenant des combustibles fossiles d’ici 2050. Le Challenge 2030 est un pas important, cependant nous aurons besoin d’élargir nos horizons pour atteindre le but ultime.

En 2030, il y aura 900 milliards de pieds carrés de bâtiments sur la planète. Nous devons concevoir ces bâtiments pour qu’ils soient performants et net zéro, ou alors nous aurons encore des bâtiments énergivores sur les bras pendant quelques décennies. 

Quels sont les défis auxquels vous vous êtes buté ?

Au début, il fallait faire accepter la cause des changements climatiques. Cela est révolu. Désormais, des organisations telles l’ONU, la Banque mondiale et l’OCDE ont appelé la population à lutter contre la dépendance au pétrole. Le débat est maintenant connu du grand public.

Le plus grand défi qu’il nous reste vient du manque d’information en ce qui a trait à la façon de concevoir un bâtiment carboneutre. Pour les professionnels, les politiciens, les promoteurs immobiliers et les constructeurs, l’éducation est la clé de leur succès.

À cet effet, nous sommes partenaires avec l’AIA pour créer une série d’ateliers de formation qui sont désignés sous l’appellation AIA+2030. Ceux-ci traitent des approches techniques permettant de créer des bâtiments carboneutres, à haute performance environnementale.

Nous avons également lancé la Palette 2030, une plateforme gratuite en ligne qui permet de partager les bonnes pratiques dans le domaine du bâtiment et de l’aménagement du territoire. Elle est notre outil principal de sensibilisation pour réduire la dépendance au pétrole, protéger les écosystèmes sensibles et s’adapter aux changements climatiques. 

Quels sont les plus grands succès d’Architecture 2030 ?

L’acceptation à grande échelle du concept est vraiment gratifiante. L’an dernier, au Congrès de l’Union international des architectes (UIA) en Afrique du Sud, des organisations membres représentant plus de 1,3 million d’architectes, en provenance de 124 pays, ont adopté à l’unanimité l’Impératif 2050, une déclaration visant l’élimination des émissions de CO2 à partir de l’environnement bâti d’ici 2050.

Plus concrètement, le succès du programme Districts 2030 est un exemple extraordinaire de ce qui peut être atteint. Nous chapeautons un réseau de districts, qui sont établis dans huit villes aux États-Unis, et il y en a neuf autres qui sont en émergence. Ces derniers constituent des partenariats public-privé où les propriétaires et les gestionnaires travaillent de concert avec les autorités locales, les entreprises du milieu et les communautés pour créer et développer des stratégies et indicateurs qui permettront d’atteindre les objectifs environnementaux en ce qui a trait à l’énergie, l’eau et la réduction des émissions de GES. 

Quelles sont les prochaines étapes pour Architecture 2030 ?

La Chine, les États-Unis et le Canada seront les hôtes de 53 % des nouveaux bâtiments à construire d’ici 2035. Nous travaillons donc à établir davantage de collaborations entre ces pays.

Nous travaillons à faire connaître l’ouvrage The Urban Climate Initiative, qui comprend une structure pas-à-pas que les organisations gouvernementales peuvent mettre en place afin de réduire de 80 % les émissions de CO2 issues de l’environnement bâti d’ici 2050. À terme, nous croyons que l’application de ces principes permettra de créer des emplois verts dans une économie durable. 

Avez-vous des conseils pour ceux qui n’ont pas encore pris le virage vert ?

En plus de la responsabilité qu’ont les professionnels à concevoir pour assurer un futur sécuritaire aux utilisateurs, je leur dirais qu’il y a une réelle occasion d’affaires avec le bâtiment durable. Les codes vont continuer d’exiger davantage d’efficacité et les clients continueront, avec raison, de demander des bâtiments plus résilients, plus durables. Ceux qui n’adoptent pas de telles pratiques aujourd’hui auront des difficultés à demeurer en affaires d’ici quelques années. 


*Marie-Ève Sirois est cofondatrice d’Écobâtiment

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