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Quand des friches industrielles deviennent des écoquartiers au Québec

15 octobre 2025

Par Aurélia Crémoux

Pendant que l’Europe voit émerger les premiers écoquartiers dans les années 1990, le Québec transforme des friches industrielles en milieux de vie. 

« Dans la majorité des cas, au Québec, [les écoquartiers sont développés] sur des friches urbaines ou industrielles, car elles ont des superficies importantes et leur emplacement est souvent à proximité des centres-villes », constate Nathalie Prud’homme, urbaniste et présidente de l’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ). 

C’est le cas de l’écoquartier de la Pointe-aux-Lièvres, à Québec, dont le développement est en cours depuis 2013. 

La première phase a permis de construire six nouveaux projets de logements, incluant des logements sociaux et communautaires, des condominiums et des maisons de ville. Les deuxième et troisième phases, en développement, incluent notamment de nouveaux projets résidentiels et des travaux d’aménagement de l’espace public, entre autres. 

Mme Prud’homme travaille à la Ville de Québec lorsque la décontamination des terrains de la Pointe-aux-Lièvres est lancée dans les années 1990. « C’était vraiment dans une vision future de ce secteur industriel, mais il n’y avait pas encore la notion d’écoquartier », se souvient l’urbaniste. 

Elle contribue notamment au changement de zonage du site, d’industriel à résidentiel. « Ce n’était pas accepté par tout le monde, car il restait encore des industries et que les terrains étaient encore contaminés, se souvient-elle. » 

En 2013, la Ville adopte alors un Plan particulier d’urbanisme (PPU) pour le secteur, afin d’en faire un exemple de durabilité, selon Mme Prud’homme. Parmi les grandes orientations d’aménagement que le PPU mentionne, la Ville veut par exemple « consolider et densifier le tissu urbain par l’apport de nouveaux projets sur les terrains vacants et l’amélioration du cadre bâti existant » et « retisser les liens au cœur du quartier Saint-Roch et avec le secteur de Limoilou [...]. » 

Une innovation architecturale 

La Ville de Québec vend alors les terrains à différents constructeurs. Le consortium formé par Nordic Structures Bois, EBC et l’architecte Yvan Blouin achète un terrain sur le site pour y ériger le projet Origine. 

Yvan Blouin se souvient que la Ville avait retenu plusieurs critères d’innovation durable pour la conception de l’écoquartier et pour réduire l’empreinte carbone des bâtiments. Parmi eux figuraient l’utilisation de surfaces perméables pour les stationnements et celle de matériaux recyclés et réutilisés, entre autres. 

Avec son équipe, l'architecte veut ainsi minimiser l'empreinte écologique de son bâtiment. « À l’époque, on voulait utiliser du CLT pour créer l’immeuble en bois massif le plus haut possible, se souvient l’architecte. Notre objectif était d’éliminer la structure métallique [à forte empreinte carbone]. » 

Quand leur projet Origine, comprenant 94 condos, est lancé en 2014, le Code de construction du Québec ne permet pas de construire des structures en bois massif de plus de quatre étages. « On avait convenu avec le Conseil canadien du bois (CCB) d’être subventionnés pour permettre de faire des tests de résistance mécanique, sismique et au feu des éléments massifs en bois, assure-t-il. Cela nous permettait d’aller beaucoup plus haut que quatre étages. » 

Projet Origine, à Québec. Crédit : Yvan Blouin

La réussite des tests permet de construire un bâtiment de 13 étages, dont le rez-de-chaussée est en béton et le reste de la structure, en bois. Seuls quelques montants du dernier étage sont en métal. 

Si la structure en bois massif a permis de séquestrer 2 377 tonnes d’équivalent CO₂, Yvan Blouin reconnaît qu’elle a augmenté le coût du projet, ne permettant pas de proposer des logements abordables. 

Un écoquartier modèle 

Pendant que l’ancien secteur industriel de la Pointe-aux-Lièvres est transformé, dans l’est de Montréal, la revitalisation de l’ancien quartier industriel d’Angus permet dans un premier temps de recréer un bassin d’emploi. 

En 1995, trois ans après la fermeture des ateliers Angus de la compagnie de chemin de fer Canadien Pacifique (CP), un taux de chômage de 20 % est enregistré dans le quartier. 

En réponse à cette problématique, la Société de développement Angus (SDA) voit le jour sous forme d’organisme à but non lucratif (OBNL) et acquiert 1,6 million de pieds carrés. 

Elle crée le Technopôle Angus, un parc industriel qui permet dans un premier temps d’amener plusieurs milliers d’emplois de services dans le quartier. 

« À partir des années 2010, il restait un grand terrain à développer », se souvient Charles Larouche, vice-président directeur de la SDA. 

Des membres de la SDA, de l’équipe de conception et de l’organisme Vivre en Ville effectuent un « voyage d’études » pour visiter des quartiers exemplaires au Danemark, en Finlande et en Norvège. « Nous avons conclu que ce n’étaient pas vraiment des milieux de vie : c’étaient plutôt des quartiers-dortoirs axés sur les transports en commun, qui manquaient d’activités la journée », se souvient Charles Larouche. 

Pendant près de trois ans, la SDA et l’équipe de professionnels de l’aménagement développent un plan urbain qui s’intègre au tissu existant et prévoit une mixité des fonctions : commerces, logements, bureaux, services de santé, entre autres. 

« On voulait également qu’il y ait une gestion écologique des bâtiments et des infrastructures », ajoute M. Larouche. Pour cela, l’équipe de conception crée une boucle énergétique qui favorise l’échange et la récupération d’énergie entre les immeubles d’habitation, les commerces et les bureaux. Tous les bâtiments ont l’obligation de s’y raccorder. Un système de biorétention permet également de filtrer et de récupérer l’eau de pluie, qui peut ensuite servir à arroser les plantes et nettoyer les voitures, par exemple. 

La SDA a aussi fait en sorte d’amener de la mixité sociale : sur les 800 logements (déjà construits et prévus), plus de la moitié sont abordables et 80 sont des logements sociaux, indique M. Larouche. 

L’écoquartier Angus a d’ailleurs obtenu plusieurs certifications LEED depuis 2008. 

L'écoquartier du Technopôle Angus, à Montréal. Crédit : SDA

La clé : le transport collectif 

S’il n’existe pas de définition officielle d’un écoquartier au Québec, il est essentiel qu’il soit un « milieu de vie complet » qui ne soit pas « isolé dans la nature » ou « dépendant de la voiture », comme le rappelle l’organisme Vivre en Ville. 

Nathalie Prud’homme constate toutefois des lacunes au niveau de l’accès des écoquartiers au transport collectif, pourtant essentiel à leur développement. « Au Québec, la mobilité du transport collectif mérite encore d’être approfondie et appropriée par toutes les instances gouvernementales », se désole-t-elle. 

Si le quartier Angus était déjà relié au centre-ville de Montréal par les transports en commun avant son réaménagement, Pointe-aux-Lièvres se retrouve enclavé entre l’autoroute Laurentienne et la rivière Saint-Charles. 

Même si Yvan Blouin reconnaît que le quartier a des atouts — un beau parc le long de la rivière Saint-Charles, à laquelle certains immeubles font face —, il se montre critique face à l’utilisation du terme « écoquartier » pour ce secteur. « Il n’y a aucune synergie entre les bâtiments, on gère les poubelles individuellement, il n’y a pas de stationnement commun [comme dans l’écoquartier Vauban, en Allemagne] », remarque-t-il. Il regrette d’ailleurs que l’autoroute Laurentienne ne soit pas devenue un boulevard urbain comme prévu initialement. 

Renforcer à plusieurs échelles 

« Une trentaine d’années [après la mise en place des écoquartiers], on présente toujours les projets d’écoquartiers comme des expériences innovantes, alors que ça devrait être les règles de l’art, juge Mme Prud’homme. On devrait toujours impliquer la notion environnementale, économique et sociale dans l’analyse des projets. » 

Malgré tous les défis que pose la mise en place d’écoquartiers, la présidente de l’OUQ constate tout de même que les villes et les MRC accordent de plus en plus d’importance à la transition écologique et qu’elles multiplient les interventions ciblées dans les quartiers existants, comme l’intégration de parcs éponges ou le développement de la mobilité active. 

Mais, selon elle, elles doivent aller plus loin. « Le premier contact avec les règlements, ce sont vraiment les municipalités, assure Isabelle Prud’homme. Elles peuvent garantir l’intérêt à contrôler le type de développement qu’elles veulent sur leur territoire [en créant par exemple des PPU]. » 

« L’enjeu au Québec, par rapport à l’Europe, c’est le manque d’encadrement du concept d’écoquartier », assure la présidente de l’OUQ, qui a d’ailleurs cosigné la lettre d’opinion « Le développement des écoquartiers comme gage de bien-être pour les Québécois », parue en juin 2024 dans Le Devoir. 

Plusieurs organismes y travaillent, comme Vivre en Ville, qui a élaboré une série de principes dans son guide  Objectif écoquartier, pour mieux planifier les écoquartiers dans leur ensemble. 

« De plus en plus de professionnels adhèrent et mettent en place ces principes-là, mais ils sont trop souvent écartés en situation [de coupe budgétaire], se désole Mme Prud’homme. Si on accepte des [choix de conception] qui ne sont pas conformes à des valeurs environnementales, nous devrons les corriger dans le futur, et ça nous coûtera plus cher. » 

Pour continuer à respecter des standards de conception durable et pérenniser son modèle économique, la SDA a d’ailleurs créé des espaces communs sous forme de servitudes, pour lesquels tous les bâtiments doivent contribuer, à l’image des taxes municipales. Ce système permet à la SDA de ne plus dépendre entièrement des subventions gouvernementales pour créer de nouveaux logements, à un moment où « le gouvernement ferme les vannes », se désole Charles Larouche. 

**Ce texte est le second d’une série de deux consacrés aux écoquartiers. Pour lire le premier, cliquez ici.**