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Repenser la durée de vie des bâtiments voués à la démolition

5 novembre 2025

Par Aurélia Crémoux

Occuper temporairement des bâtiments destinés à la démolition et prolonger la vie de leurs matériaux s’avèrent des solutions efficaces pour réduire l’empreinte carbone du secteur bâti.

C’était d’ailleurs le sujet abordé le 23 octobre dernier lors de la conférence sur le réemploi des biens et matériaux dans les bâtiments en fin de vie, organisée par Entremise, entreprise d’économie sociale qui réaménage des espaces vacants en projets d’immobilier collectif. L’événement se tenait à l’Escale circulaire, dans la métropole.

« Au Québec, notre carbone opérationnel [est plutôt favorable] : on a une des [sources d’énergie] les plus vertes au monde. L’extension de la durée de vie des matériaux devient donc essentielle pour réduire notre empreinte carbone », rappelle Melania Grozdanoska, panéliste et cofondatrice de Surcy, un OBNL qui facilite le réemploi de matériaux de construction à Montréal.

La quantité de résidus de construction, de rénovation et de démolition (CRD) enfouis s’élève à environ 1,6 million de tonnes par année au Québec. « La plupart de nos ressources, nous les avons déjà, explique Natacha Beauchesne, commissaire au développement économique en économie circulaire à la Ville de Montréal, également panéliste. Nous voyons réellement Montréal comme une mine urbaine, et la Ville comme une grande entreprise minière chargée d’exploiter ces gisements municipaux. »

Une fin de vie optimisée

En août 2024, la Ville de Montréal dénombrait environ 800 bâtiments publics et privés abandonnés.

C’était notamment le cas du bâtiment de l’Escale circulaire, anciennement connu sous le nom de l’Îlot Voyageur, une ancienne gare d’autobus laissée à l’abandon pendant près de dix ans et rachetée par la Ville de Montréal en 2019. Depuis 2021, c’est Entremise qui gère l’occupation transitoire de ce bâtiment en attendant sa démolition prochaine pour y construire un immeuble de logements. Depuis, plusieurs entreprises d’économie sociale, telles que Les Valoristes, SOS Courrier et des boutiques de seconde main, ont investi les lieux.

« L’occupation transitoire consiste à occuper le plus rapidement possible un bâtiment vacant ou sous-utilisé », explique Maxine Lefebvre, chargée de projet chez Entremise, également panéliste.

Cette stratégie immobilière présente plusieurs avantages. « C’est une belle façon de [revigorer] une rue commerciale », assure Natacha Beauchesne.

Occuper le bâtiment permet aussi d’éviter qu’il ne se dégrade et donc de prolonger la durée de vie des matériaux qui le composent. « [Dans l’Escale circulaire], il y a eu des infestations de vermines, des campements, du squattage et du vandalisme, constate Maxine Lefebvre. Les plafonds étaient abîmés et la tuyauterie était brisée, par exemple. » Toutefois, si la dégradation d’un bâtiment est trop avancée, son occupation transitoire est impossible, car elle présente des dangers.

« En l’occupant le plus longtemps possible, on crée aussi les prochaines étapes pour préparer la valorisation des matériaux [du bâtiment qui sera détruit], assure Maxine Lefebvre. On a des personnes sur place et du temps, ce qui crée une opportunité en or. »

Pendant leur mandat, les équipes d’Entremise et de Surcy ont identifié 33 000 briques à réemployer, des fenêtres oscillantes et battantes en aluminium à double vitrage, ainsi qu’une grande partie des radiateurs du bâtiment.

Mode d’emploi

« Le réemploi n’est pas forcément une contrainte, c’est une façon d’imaginer autrement notre cadre bâti, et ça peut même être le moteur du design », précise Sébastien Beauregard, cofondateur de Surcy, aussi panéliste.

Dans un premier temps, il faut identifier les matériaux réutilisables et déterminer leurs caractéristiques techniques. « En regardant le matériau, on va essayer de comprendre comment il a été assemblé et imaginer comment on va le désassembler, le réemployer ou lui donner une deuxième vie », poursuit Sébastien Beauregard.

Généralement, une grande partie des composantes d’un bâtiment peut être réemployée : « du mobilier, de la plomberie, des équipements, des éléments de structure ou encore du mobilier », illustre Sébastien Beauregard.

Ensuite, il faut identifier des repreneurs intéressés et planifier une stratégie opérationnelle de chantier pour procéder à la déconstruction. « Il y a encore plus d’acteurs en économie circulaire qu’en économie linéaire, prévient Sébastien Beauregard. Si on ne sait pas qui fait quoi à l’avance, quand on est dans l’action, il devient trop tard pour prendre ces décisions-là. »

Les défis liés au réemploi

« Il n’existe pas de cadre juridique ou de méthodologie pour faire du réemploi actuellement », explique Héloïse Koltuk, chargée de projet au pôle Communauté et immobilier chez Entremise, qui a également participé au panel.

Une démarche de réemploi peut donc être semée d’embûches. Prévoir en amont les coûts et le temps supplémentaire qu’engendre la déconstruction du bâtiment est primordial pour pouvoir bénéficier d’économies en évitant l’achat de matériaux neufs.

Si la plupart des matériaux en bon état peuvent être réutilisés, il faut vérifier qu’ils ne soient pas contaminés à l’amiante, rappellent les panélistes.

De plus, embaucher des travailleurs pour faire le dégarnissage présente des risques supplémentaires par rapport à un chantier de démolition : il y a donc des questions d’assurance et de sécurité du bâtiment à prévoir en amont, précise Melania Grozdanoska. Il faut aussi prévoir l’entreposage des matériaux. « Le manque d’espace pour entreposer les matériaux est un frein [pendant nos chantiers], ajoute Natacha Beauchesne. Quand on déconstruit, il faut trouver un chantier qui va les reprendre rapidement. »

Malgré ces défis, la Ville de Montréal souhaite favoriser l’économie circulaire, notamment à travers plusieurs programmes, comme la subvention pour un diagnostic en économie circulaire. Elle est d’ailleurs la deuxième ville au monde, après Amsterdam, à s’être dotée d’un indice de circularité. Selon sa feuille de route 2024-2030, cet indice s’élève à 3 %, contre 6,9 % en moyenne mondiale. L’objectif : atteindre 6 % en 2030 et 17 % en 2050.

« En doublant son taux de circularité actuel, la Ville de Montréal pourrait réduire de 46 % son empreinte carbone et de 38 % son empreinte matérielle », assure Mme Beauchesne.