Au Québec, la lumière naturelle reste surtout un marqueur de qualité des espaces. Dans plusieurs pays du Nord de l’Europe, elle commence à être traitée comme une question de santé, traduite en exigences mesurables dans les codes du bâtiment.
Il est 15 h, un mardi de janvier à Québec. Une réunion se termine dans une salle sans fenêtres : néons froids, écran allumé depuis deux heures… et la fatigue est diffuse autour de la table. L’impression est celle d’avoir passé la journée au sous-sol, alors qu’il fait encore jour dehors.
On s’habitue facilement à vivre sous lumière artificielle, comme si le corps ne faisait pas la différence. Pourtant, la physiologie montre qu’il la fait.
Dans un contexte hivernal similaire, à Stockholm, certains bureaux et logements restent pourtant étonnamment lumineux parce que la lumière du jour y est davantage calculée et protégée, et que les hauteurs ou les distances entre bâtiments sont pensées pour ne pas couper trop rapidement l’accès au ciel.
La recherche est claire: la lumière naturelle agit sur le rythme circadien, le sommeil, l’humeur et la concentration. Dans certaines études, des employés installés à proximité de fenêtres se révèlent jusqu’à 15 % plus productifs que ceux travaillant dans des bureaux intérieurs. Des travailleurs ayant accès à des fenêtres dorment en moyenne 46 minutes de plus par nuit que ceux qui en sont privés.
La question qui se pose alors n’est plus seulement esthétique : pourquoi, malgré les connaissances sur ses effets physiologiques, la lumière naturelle continue-t-elle à être traitée comme un « plus » architectural plutôt que comme une question de santé publique?
Calculer la lumière
Depuis les années 1980, les travaux de Roger Ulrich ont montré que la conception des lieux de soin peut influencer le stress, la douleur et même la durée de rétablissement des patients. Ils ont contribué à fonder ce qu’on appelle aujourd’hui l’evidence-based design: concevoir les bâtiments à partir de données mesurables sur la santé, et pas seulement à partir d’intuitions formelles.
L’anthologie suédoise Architecture as Medicine – The Importance of Architecture for Treatment Outcomes in Psychiatry explore la manière dont l’architecture peut devenir un outil concret de soin, notamment en santé mentale. Dans l’article Pourquoi la nature nous soigne et nous rend heureux publié dans la revue québécoise Natura, Pascale d’Erm vulgarise ces enjeux en rappelant que plusieurs piliers reviennent sans cesse dans la recherche: le contact avec la nature, l’air frais, le silence et la lumière naturelle.
La lumière est l’un de ces piliers les plus documentés. Elle ne sert pas seulement à «bien voir»: elle synchronise l’horloge biologique, influence l’humeur et la capacité de concentration. Lorsque ces données sont prises au sérieux, la question se reformule: il ne s’agit plus seulement de dessiner de belles façades, mais de savoir combien de lumière du jour atteint réellement les espaces que nous occupons.
C’est déjà la logique de référentiels volontaires comme LEED, WELL ou le Living Building Challenge, qui demandent des simulations de lumière naturelle, des seuils d’éclairement ou des vues sur l’extérieur. Tant que ces calculs restent réservés aux projets les plus ambitieux, une grande partie du parc bâti demeure toutefois en dehors de cette conversation.
Quand le code pense santé
En Suède, cette conversation est déjà entrée dans le code: la lumière du jour y est traitée comme un déterminant de santé, au même titre que la qualité de l’air ou l’acoustique des bâtiments. Le Boverket, à travers les Boverkets byggregler (BBR), encadre le dagsljus, la lumière du jour, dans les pièces où l’on séjourne plus que de façon passagère, et inscrit ces exigences dans un cadre lié à l’hygiène, à la santé et à l’environnement.
Les guides d’application renvoient à un objectif d’environ 1% de facteur de lumière du jour. En clair, une pièce doit recevoir un minimum de lumière naturelle même sous un ciel couvert. Dans les approches simplifiées, ce seuil est souvent associé à un ordre de grandeur d’environ 10% de surface vitrée par rapport à la surface de plancher, dans des configurations courantes.
Depuis le 1ᵉʳ juillet 2025, les nouvelles règles (BBR 31) permettent cependant de satisfaire ce 1% sur au moins 50% de la surface totale des pièces habitables d’un logement, plutôt que dans chaque pièce prise isolément, ce qui offre plus de flexibilité dans les projets denses ou en rénovation.
Il ne s’agit pas d’une valeur optimale, mais d’un minimum de santé. Au-dessus de ce plancher, le confort visuel et le bien-être peuvent être améliorés; en dessous, le risque est d’entretenir une fatigue accrue et une dépendance permanente à l’éclairage artificiel.
Le Danemark suit une logique comparable avec son règlement BR18, qui intègre lui aussi des exigences de lumière du jour et des méthodes de calcul. Dans plusieurs contextes nordiques, la question ne s’arrête pas à la fenêtre elle-même: les nouveaux développements doivent également considérer l’impact des hauteurs, des vis-à-vis et des distances entre bâtiments pour ne pas priver les voisins de lumière.
Entre le Québec et les villes du Nord de l’Europe, la différence tient alors moins au climat qu’à la culture réglementaire. Dans ces pays, la lumière naturelle tend à être traitée comme un plancher de santé publique. Dans la province, elle dépend encore souvent de la volonté du client, du mandat donné à l’équipe de conception ou du recours à des certifications volontaires.
De l’intention à la construction
Certains projets québécois montrent que la lumière naturelle peut déjà être travaillée de manière fine, même en dehors d’exigences réglementaires explicites. C’est le cas de L’Épicentre-Culturel, future infrastructure culturelle lavalloise. Le projet, dont la livraison est prévue en 2027, est développé par les firmes Atelier TAG et NEUF architect(e)s en consortium.
La lumière naturelle y est pensée comme un moteur spatial et un véritable matériau de projet tout en respectant les exigences de confort et de performance. Comme le résume Fannie St-Gelais, directrice stratégies durables chez NEUF: «Ici, la lumière ne se contente pas d’éclairer les espaces, elle les organise.» Cette idée se traduit ensuite dans la manière dont le bâtiment est façonné.
L’enveloppe transparente invite le public à y entrer et favorise une relation visuelle continue entre l’intérieur et l’extérieur, renforcée par des percées horizontales et verticales qui traversent le bâtiment. À l’intérieur, des résilles intégrées aux aménagements et au mobilier permettent de moduler la lumière utile et de contrôler l’éblouissement à l’échelle de l’usager. Les espaces techniques et de service sont regroupés à l’arrière, en appui sur un mur aveugle, afin de libérer les façades pour maximiser les apports lumineux et les vues.
Dans ce cas précis, le critère LEED lié à la lumière naturelle, jugé très contraignant en raison de l’exigence de contrôles permanents de l’éblouissement, n’a pas été poursuivi. Le projet met néanmoins en œuvre plusieurs bonnes pratiques associées à ce type d’exigences: travail sur l’épaisseur des espaces, hiérarchisation des façades, dispositifs de contrôle de la lumière et de l’éblouissement.
Si la lumière naturelle demeure souvent associée à la qualité architecturale plutôt qu’à la santé publique, c’est aussi parce que ses effets sont moins immédiats ou visibles que d’autres enjeux réglementaires comme la sécurité incendie, la structure ou la ventilation.
Pourtant, l’évolution des connaissances scientifiques transforme progressivement cette perception. À mesure que les recherches documentent les liens entre lumière naturelle, sommeil, santé mentale et performance cognitive, plusieurs pays commencent à considérer l’accès à la lumière du jour comme une condition minimale de bien-être, et non plus seulement comme une qualité additionnelle.
*L’autrice est architecte OAQ, doctorante et conseillère stratégique chez Stendal Gravel AB

