L’alternance naturelle entre le jour et la nuit est vitale : sa perturbation affecte les écosystèmes et la santé humaine.
Diurne de nature, l’humain cultive la peur de l’obscurité. Avec l’invention de l’ampoule électrique dans les années 1870, il a peu à peu repoussé la nuit, convaincu que la lumière apporte la sécurité.
Les images satellites révèlent aujourd’hui une surface terrestre qui brille en continu, sans aucun répit pour le monde nocturne.
Le terme pollution lumineuse désigne l’émission excessive ou inappropriée de lumière artificielle dans l’environnement nocturne. Cette surillumination est, entre autres, diffusée par les particules atmosphériques jusqu’à former les halos qui surplombent nos villes.
Ses effets
Inoffensive à première vue, la pollution lumineuse perturbe pourtant profondément l’équilibre des écosystèmes et la santé humaine.
Des dérèglements s’observent sur l’ensemble de la biodiversité nocturne : modifications des trajectoires migratoires, des cycles de reproduction, des relations entre végétaux et pollinisateurs, ainsi qu’entre proies et prédateurs.
Le déclin des populations de lucioles, par exemple, s’explique par leur besoin d’obscurité pour repérer les signaux lumineux d’un partenaire de reproduction. Les papillons de nuit, s’orientant grâce aux étoiles, sont souvent piégés dans une orbite autour d’une source de lumière artificielle jusqu’à l’épuisement plutôt que de polliniser nos potagers. Pour plusieurs écosystèmes de notre planète, la nuit est essentielle à la vie.
Pourtant, plus de 99 % de la population canadienne vit dans un environnement affecté par la pollution lumineuse.
L’exposition à la lumière artificielle durant la nuit, particulièrement à la composante bleue contenue dans la lumière du jour, dérègle notre rythme circadien. La baisse de la production de mélatonine, hormone de régulation du sommeil, entraîne insomnie, anxiété, altération des fonctions cognitives ainsi qu’affaiblissement du système immunitaire.
À long terme, ces effets s’associent à un risque accru de maladies cardiovasculaires, de diabète, d’obésité et de certains cancers.
Restaurer l’alternance naturelle entre le jour et la nuit relève donc d’une démarche de santé publique.
Des solutions accessibles
Au Québec, l’électricité gaspillée pour éclairer le ciel représenterait près de 45 millions de dollars par année.
Réduire la pollution lumineuse ne signifie pas renoncer à l’éclairage, mais l’utiliser de façon raisonnée. Un éclairage extérieur bien conçu contribue à la sécurité, à l’orientation et à la convivialité des espaces tout en limitant ses impacts environnementaux.
Quatre principes guident cette approche : orientation, intensité, couleur et contrôle :
- Orienter la lumière vers le sol : un éclairage dirigé uniquement là où il est utile évite toute projection vers le ciel ou les propriétés voisines ;
- Adapter l’intensité : un éclairage sobre et uniforme limite l’éblouissement, la nuisance et la diffusion atmosphérique ;
- Privilégier la lumière ambrée : les teintes ambrées (1800 à 2200 kelvins) évitent les effets nocifs du spectre bleu sur les écosystèmes et la santé humaine ;
- Contrôler la durée d’éclairage : l’extinction manuelle hors des périodes nécessaires ou l’utilisation de minuteurs, de détecteurs de mouvement ou d’un éclairage intelligent constitue un moyen simple et efficace de réduire la durée d’exposition lumineuse.
Un modèle inspirant
Alors que plus de 75 % de la population canadienne ne peut apercevoir la Voie lactée et les milliers d’étoiles normalement visibles à l’œil nu, la région du Mont-Mégantic est devenue, en 2007, la première Réserve internationale de ciel étoilé reconnue par DarkSky International.
Trente-trois municipalités, dont la ville de Sherbrooke, se sont mobilisées pour revoir leurs pratiques et adopter des règlements sur l’éclairage extérieur.
Les résultats sont probants : une réduction de plus de 30 % de la pollution lumineuse, ayant permis la poursuite des activités de l’Observatoire du Mont-Mégantic, ainsi qu’une économie d’environ deux gigawattheures d’électricité chaque année, soit une émission évitée de 69 tonnes de CO₂ éq. chaque année. C’est l’équivalent de parcourir neuf fois le tour de la Terre en voiture à essence. Cette réussite démontre la pertinence d’une approche concertée entre acteurs publics, experts et citoyens.
La mobilisation citoyenne
Attristé par le sort des lucioles, le comité jeunesse les Mini-Croques de l’organisme Croque ton quartier, accompagné de STGM Architecture, a lancé cet automne une campagne de sensibilisation à la pollution lumineuse dans le quartier Vieux-Bourg de Québec.
En distribuant gratuitement des ampoules ambrées, l’initiative a permis de remplacer l’éclairage extérieur de plus de 120 résidences en un mois seulement. Cette mobilisation illustre l’efficacité d’un changement collectif fondé sur la connaissance, la collaboration et la responsabilité partagée.
Préserver la nuit, c’est préserver la biodiversité, la santé humaine et la richesse du ciel étoilé. Pour la nouvelle génération, sauver les lucioles symbolise la lumière dans l’obscurité : l’espoir d’une relation harmonieuse entre l’humain et son environnement. Dans cette perspective, éclairer mieux, c’est déjà voir plus clair.
*L’autrice est architecte, cheffe de pratique en santé et développement durable chez STGM Architecture, bénévole pour Croque ton quartier, et accompagne l’organisme dans son projet de quartier-laboratoire en innovation sociale et environnementale avec le soutien de STGM Architecture.
Sources :
1. Osons la nuit, Manifeste contre la pollution lumineuse, Johan Eklöf, Tana éditions
2. Où sont passées les Lucioles? Un film documentaire sur la Pollution lumineuse et les lucioles de mon enfance, Kimenau Corentin, disponible sur YouTube
3. Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic, https://www.cieletoilemontmegantic.org/
4. Hydro-Québec, https://www.hydroquebec.com/developpement-durable/documentation-special…

