Solution intéressante pour réduire la consommation énergétique des bâtiments, les boucles énergétiques se heurtent à de nombreux défis d’implantation liés aux coûts, à la réglementation et à l’urbanisme. Tour d’horizon.
« Depuis les cinq dernières années, on voit un regain d’intérêt envers ces solutions-là, entre autres à cause du contexte au niveau de l’électricité », affirme Myriam Robichaud, directrice du développement des affaires chez Kolostat et Krome, et responsable du sous-comité boucles énergétiques du Réseau Énergie et Bâtiments (RÉB). En effet, la pression accrue sur le réseau électrique, surtout en périodes de pointe, fait en sorte que les boucles énergétiques gagnent en pertinence.
Il faut dire que le concept de centralisation énergétique ne date pas d’hier. Non seulement on le retrouve beaucoup en Europe, mais, au Québec, la centrale d’Énergir chaleur et climatisation urbaines est en fonction depuis… plus de 75 ans. Autrefois utilisée pour chauffer les locomotives, celle-ci alimente aujourd’hui environ deux millions de mètres carrés d’immobilier en vapeur, eau chaude et eau glacée au centre-ville de Montréal. Et ce n’est qu’un début. « On cherche à développer d’autres réseaux thermiques, d’autres boucles énergétiques dans des quartiers où il y a de la densité, où il y a de la mixité et où il pourrait aussi y avoir de l’accessibilité à des rejets thermiques », ajoute Jean-François Jaimes, directeur exécutif, développement, énergie renouvelable et GNL chez Énergir.
Gagner en résilience
L’un des principaux avantages des boucles énergétiques est de permettre de récupérer l’énergie sortante des bâtiments afin de la réinjecter dans d’autres. Vincent Clusiau Perreault, directeur principal, Stratégies énergétiques et ingénierie chez Énergère, donne l’exemple des centres de données qui offrent de belles opportunités à cet effet. C’est notamment le cas du projet Humano District, qui est relié à un centre de données de l’Université de Sherbrooke. « Il faut aller chercher l’énergie qu’on gaspille. La boucle énergétique est un moyen formidable de faire bénéficier les gens à proximité — et, à un moment donné, de plus en plus loin — des rejets et aussi de faire bénéficier les gens des technologies les plus poussées », estime-t-il.
Il ajoute que, puisque les réseaux thermiques ont pour effet de centraliser les technologies énergétiques, il devient alors possible d’investir davantage dans des équipements plus performants et dans la maintenance de ceux-ci. « On pourrait mettre n’importe quelle solution greffée à ce réseau-là et tout le monde pourrait en bénéficier », explique-t-il, donnant comme exemple les panneaux solaires photovoltaïques et l’éolien.
Autre avantage : la redondance. En effet, si jamais un équipement de chauffage ou de refroidissement décentralisé venait à faire défaut, il serait possible de se servir du réseau pour aller chercher ou rejeter de l’énergie dans un autre bâtiment, créant ainsi de la résilience. De manière générale, « ça ajoute une valeur au bâtiment [multilocatif] », croit Vincent Clusiau Perreault.
Un meilleur encadrement
Pour favoriser leur implantation, le sous-comité boucles énergétiques, réglementation et bâtiments performants du RÉB a publié, en septembre dernier, 11 recommandations. Fruit de six mois de travail par des experts du milieu, celles-ci touchent à la fois à la planification territoriale, aux mécanismes de préfaisabilité et à la réglementation.
« Il y a quand même beaucoup de risques inhérents au déploiement de ces projets-là », mentionne Myriam Robichaud, qui a travaillé à l’élaboration des mesures présentées. Parmi eux, elle énumère le phasage du développement immobilier, la stabilité des intrants ainsi que la rentabilisation non garantie.
Pour y remédier, le RÉB recommande notamment d’arrimer la planification énergétique et urbaine afin d’identifier des zones à fort potentiel. En effet, pour être efficaces, les boucles énergétiques demandent que les bâtiments qui y sont raccordés soient situés à proximité de la centrale, qu’ils présentent une diversité d’usages et qu’au moins l’un d’entre eux offre des rejets thermiques.
Structurer la coordination des parties prenantes est aussi un élément essentiel pour la réussite des projets. Myriam Robichaud voit d’ailleurs une plus grande mobilisation du milieu sur les sites à haut potentiel. « Il y a des appels d’offres qu’on commence à voir sortir pour qu’il y ait des entreprises, soit publiques soit privées, qui viennent prendre en charge le développement des projets, avec certaines réglementations qui vont venir aider au niveau du risque », précise-t-elle.
Elle souligne également l’importance d’augmenter les subventions pour les solutions centralisées et de mettre en place des mesures tarifaires incitatives. « Les décisions, ce sont des décisions financières, remarque-t-elle. Le financement derrière ces grands projets-là vise des rendements, puis, en ce moment, les pro forma ne fonctionnent pas, donc ce sont vraiment des outils financiers qu’il faut venir mettre en place. »
Autre point important : revoir la réglementation afin, notamment, de mieux encadrer les boucles énergétiques, de réguler les rejets thermiques et d’obliger le raccordement des usagers aux boucles actuelles ou futures. Le RÉB suggère d’ailleurs de modifier le Code national de l’énergie dans les bâtiments (CNÉB) afin de pouvoir considérer le coefficient de performance (COP) réel d’un bâtiment raccordé à un réseau thermique. Pour ce cas de figure, le COP est actuellement fixé à 1, « alors qu’avec un réseau thermique qui revalorise les rejets de chaleur industriels, on peut avoir un coefficient allant jusqu’à 5 ou 10 dans certains cas », précise Myriam Robichaud. Cette limitation défavorise ainsi les boucles énergétiques par rapport à des solutions décentralisées.
Des exemples probants
Ces défis n’ont toutefois pas empêché la firme d’ingénierie gbi d’implanter deux récentes boucles énergétiques : l’une à l’Espace Montmorency, un développement mixte composé de plus de 700 unités d’habitation, d’un hôtel, de bureaux et d’espaces commerciaux à Laval, l’autre au Royalmount, complexe commercial situé à Ville Mont-Royal. Selon Pierre-Samuel Beaudoin, vice-président, Services-conseils stratégiques, « un facteur clé qu’on voit, c’est l’implication des concepteurs des firmes de génie le plus tôt dans le projet ».
Dans le cas du Royalmount, l’équipe a été impliquée dès 2017. Le site, plus vaste, a permis d’implanter 150 puits de géothermie, soit une des plus grandes superficies au Canada. Pour l’Espace Montmorency, l’espace plus restreint en raison de la densité a fait en sorte que gbi a privilégié une boucle plus courte, au dernier étage du bâtiment le plus haut, avec des thermopompes eau-air.
Et les résultats sont au rendez-vous : l’entrée électrique a été réduite de 50 % à l’Espace Montmorency, alors que la consommation énergétique correspond environ au tiers de celle d’un bâtiment standard. Dans le cas du Royalmount, on s’attend à une économie de 24 000 GJ, soit l’équivalent de 500 logements, pour un retour sur investissement estimé à sept ans.
« On voit que les promoteurs importants veulent embarquer là-dedans […]. On pense que ça va dans le bon sens et qu’on va en voir de plus en plus », soutient Pierre-Samuel Beaudoin.



