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Carbone intrinsèque : réglementer pour réduire

27 janvier 2026
Par Aurélia Crémoux

Alors que le Danemark a récemment resserré ses normes pour les nouvelles constructions dans une optique de réduction du carbone intrinsèque, quelles leçons le Canada peut-il en tirer ?

En 2023, le code du bâtiment danois a rendu obligatoire l’analyse de cycle de vie (ACV) pour tous les nouveaux bâtiments sur les cinquante premières années, limitant dans un premier temps les émissions de CO₂ des bâtiments de plus de 1 000 m² à 12 kg/m²/an.

Depuis le 1er juillet dernier, cette limite moyenne a été abaissée à 7,1 kg/m²/an et a été étendue aux nouveaux bâtiments de différentes vocations, de la maison secondaire aux institutions publiques, en passant par les immeubles de bureaux.

Réglementation danoise

« Le gouvernement danois a travaillé en étroite collaboration avec des chercheurs [du département de l’environnement bâti (BUILT)] de l’Université d’Aalborg pour calculer la quantité d’émissions produites par la fabrication des matériaux et par le chantier de construction », explique Thomas Graabaek, architecte et fondateur de Formfaktor, une société danoise de développement et de distribution de logiciels spécialisée dans le BIM. « Ils ont également développé un calculateur d’ACV, adapté à la réglementation danoise, qui a ensuite été mis à disposition gratuitement pour tous les [professionnels de l’aménagement] », se souvient-il.

Le gouvernement a également mandaté les chercheurs pour fournir une liste de données sur les matériaux génériques aux professionnels de l’aménagement qui ne trouveraient pas la déclaration environnementale de produit (DEP) d’un matériau, nécessaire au calcul d’une ACV.

Quand cette réglementation est arrivée en 2023, toute l’industrie de la construction était contre, se souvient Thomas Graabaek : « Puis, petit à petit, un mouvement s’est créé parmi les architectes et les ingénieurs pour avoir des exigences plus strictes. »

En collaboration avec un bureau d’architectes, il a d’ailleurs créé, avec deux étudiants de l’Université technique du Danemark, un module complémentaire à intégrer à des logiciels de conception BIM, pour que les architectes puissent calculer l’ACV directement à partir des données du modèle : DesignLCA. Cet outil permet notamment désormais de faire les calculs dès la phase initiale, afin de s’assurer que le projet respecte la réglementation dès sa conception.

Et au Canada ?

« Malheureusement, au Canada, [les architectes] sont seulement formés sur les impacts opérationnels d’un bâtiment et pas sur l’ensemble de son cycle de vie, explique Kelly Alvarez Doran, architecte, cofondateur d’Ha/f Climate Design et professeur adjoint à l’Université de Toronto. Si on regarde l’entièreté du cycle de vie, le cycle de production [d’un matériau] est en fait celui qui génère le plus d’émissions. »

En 2014, M. Alvarez Doran travaille avec MASS Design Group sur la construction d’une école primaire au Congo, à Ilima, un village éloigné des grandes villes et difficilement accessible. Il doit alors s’appuyer sur la main-d’œuvre et les matériaux locaux pour concevoir l’école. « Ces projets sont une opportunité de rediriger la majorité [du budget du projet] vers la communauté », ajoute-t-il.

Des chercheurs du MIT ont d’ailleurs calculé que la quantité de carbone intrinsèque générée par la construction de cette école primaire était 28 fois inférieure à la moyenne mondiale des projets d’éducation.

À son retour au Canada, il décide de calculer le carbone intrinsèque émis par le chalet qu’il avait bâti quelques années plus tôt pour ses beaux-parents en Ontario. « Ce que je pensais être une maison en ossature de bois était en fait, comme la plupart des maisons au Canada, une fondation de béton avec une ossature de bois dessus, ironise-t-il. 65 % des émissions étaient reliées à la fondation, notamment le béton armé et le polystyrène extrudé. »

Chalet des beaux-parents de M. Alvarez-Doran. Crédit : Courtoisie de Kelly Alvarez Doran

L’exemple de Toronto

Dans le cadre d’un atelier qu’il enseigne à l’automne 2020 à l’Université de Toronto, il analyse avec ses étudiants plusieurs types de bâtiments du Grand Toronto et d’Hamilton, allant d’immeubles multilogements aux pavillons de l’Université. Après avoir analysé des réglementations qui se faisaient ailleurs, il écrit une lettre ouverte pour pousser l’adoption de normes et d’objectifs de référence pour le carbone intrinsèque dans les normes et politiques du bâtiment, dans Canadian Architect.

Grâce aux données recueillies avec ses étudiants, il aide la Ville de Toronto à intégrer, en 2023, des exigences relatives aux émissions de carbone intrinsèque initiales (associées à la fabrication, au transport et à l’installation des principaux composants du bâtiment). Les seuils des nouveaux bâtiments appartenant à la Ville doivent désormais être inférieurs à 350 kg CO₂e/m². Pour l’instant, les exigences liées aux bâtiments privés sont volontaires, mais une future révision de la norme pourrait les élargir.

Au Danemark, la période transitoire entre 2023 et 2025 avait pour but de laisser le temps aux professionnels de l’aménagement, notamment dans les plus petits bureaux, d’apprendre à réaliser des ACV.
« Beaucoup d’entre eux ont préféré payer des consultants […] comme le résultat ne comptait pas [au début], mais maintenant [qu’une limite a été imposée pour tous les bâtiments], je pense qu’ils regrettent de ne pas avoir appris à le faire. »

Avec Ha/f Climate Design, M. Alvarez Doran a aussi fait des recommandations à la Ville de Toronto qui ont permis de réviser les lignes directrices relatives aux immeubles de moyenne hauteur en 2024. Parmi celles-ci : décourager la construction souterraine, qui représente une empreinte carbone disproportionnée et expose les bâtiments à des risques d’inondations de plus en plus élevés, ou encore établir des exigences minimales pour les matériaux biosourcés dans les systèmes de façade et encourager la réutilisation des matériaux ainsi que la conception en vue de la déconstruction du bâtiment.

La réglementation danoise permet désormais de calculer les matériaux recyclés comme ayant un impact nul dans l’ACV d’un bâtiment, afin d’encourager leur utilisation, selon Thomas Graabaek.

Concevoir autrement

« Je pense qu’en tant qu’architectes, nous devons redéfinir ce que nous considérons comme beau, assure Kelly Alvarez Doran. Les immenses murs-rideaux ne sont pas si beaux quand on comprend leur impact [sur l’environnement]. » Selon lui, pour réduire le coût environnemental, et financier, d’un projet, il est nécessaire de concevoir des bâtiments à la volumétrie moins complexe.

Il conseille également à tous les concepteurs de demander aux manufacturiers leur DEP. « Ça ne leur coûte pas cher à faire et ça leur permet d’examiner leur chaîne d’approvisionnement et de prendre de meilleures décisions », assure-t-il.

Par exemple, durant sa collaboration avec la Ville de Toronto, Kelly Alvarez Doran a réalisé une ACV sur un projet, qui était alors à un stade de conception avancé, soit la station multifonctionnelle numéro 2 des services paramédicaux de Toronto. Juste en remplaçant certains matériaux par d’autres aux performances similaires, comme l’isolation, le type de ciment et de mastic, ils ont réussi à réduire de 800 tonnes les émissions de carbone intrinsèque du bâtiment, sans aucun coût supplémentaire.

Au Danemark, c’est le client qui prend en charge le coût de l’ACV désormais obligatoire, d’après Thomas Graabaek. Mais, selon Kelly Alvarez Doran, ce coût peut facilement être compensé. « Les matériaux qui augmentent l’empreinte carbone d’un bâtiment sont souvent ceux qui augmentent le coût d’un bâtiment », assure-t-il.

Réduction du carbone intrinsèque. Crédit : Half Climate Design